Actes destructeurs symptômes, Le suicide inconscient, S. Freud, 10

Au cours de son chapitre 8 de la Psychopathologie de la vie quotidienne 1, Freud est donc parti des actes manqué comme exemple d’actes destructeurs éventuellement inconscients.
Les significations de ces actes peuvent être multiples et doivent donc être interprétées selon chaque cas particulier (sacrifice, punition, désir réprimé, etc…). Freud envisage maintenant de préciser la nature de l’acte destructeur sous l’angle du symptôme après avoir discuté de la valeur de compromis des actes manqués destructeurs.
Il aborde pour cela l’exemple suivant en partant d’une situation de « conflit » personnel, page 214. Ce n’est pas un cas de suicide et nous verrons à la fin de ce post quelles en sont les raisons.
Freud a « entrepris un jour de rétablir la vie conjugale d’un homme très intelligent, dont les malentendus avec sa femme qui l’aimait tendrement, auraient sans doute pu reposer sur des raisons réelles, mais ne suffisaient pas à les expliquer suffisamment. Il était sans cesse préoccupé par l’idée du divorce, sans pouvoir s’y décider définitivement, à cause de ses deux enfants en bas âge qu’il adorait. Et pourtant, il revenait constamment à ce projet, sans chercher un moyen de rendre la situation supportable ».
Le « conflit » évoqué est donc intra-psychique. Cet homme est partagé, divisé, entre l’idée obsédante de divorcer d’une part, et son amour pour les personnes dont il envisage de se séparer d’autre part. Pour Freud, ce conflit témoigne d’un symptôme. Il suppose des motifs inconscients et refoulés, il est possible d’y mettre fin par une psychanalyse.
Un jour, cet homme est effrayé par un accident. « Il jouait avec l’aîné des enfants, celui qu’il aimait le plus, en le soulevant et en le baissant alternativement ; à un moment donné, il le souleva si haut, juste au-dessous d’un lustre à gaz, que la tête de l’enfant vint presque se cogner contre ce dernier. Presque, mais pas tout à fait… », page 214.
C’est donc un acte manqué. Ses effets auraient été destructeurs à l’égard d’un tiers, son fils.
La peur de cet homme lui donna le vertige et l’immobilisa par la terreur. « L’adresse particulière de ce mouvement imprudent, la violence de la réaction que celui-ci a provoquée » évoque une mauvaise intention à l’égard de l’enfant. Freud parvient à « supprimer » l’opposition entre la tendresse du père pour son enfant et l’idée d’une mauvaise intention à son égard, « en faisant remonter l’impulsion malfaisante à une époque où l’enfant était unique et tellement petit qu’il ne pouvait encore inspirer aucune au père tendresse ».
Ce qui permit à Freud de supposer que « cet homme, peu satisfait de cette femme, pouvait à cette époque-là avoir l’idée de concevoir le projet suivant : « si ce petit être, qui ne m’intéresse en aucune façon, venait à mourir, je deviendrai libre et pourrai me séparer de ma femme ». Son désir inconscient s’était fixé à l’époque où l’un de ses petits frères est mort, « mort que la mère attribuait à la négligence du père et qui avait donné lieu à des explications orageuses entre les époux, avec menace de séparation ». Le traitement est couronné de succès.
L’acte symptomatique permet de révéler, au premier plan, une intention malveillante à l’égard d’un tiers actuel à l’acte et, au deuxième plan, un désir malveillant inconscient fixé (à une époque antérieure). Les deux situations, à des époques différentes, sont reliées par une identification du sujet au père. L’acte est symptomatique dans la mesure où il porte la maladresse à une puissance seconde. Non seulement, il exprime un conflit actuel entre une intention et sa répression mais en plus, il se double d’une intention inconsciente ancienne. Il s’agit là du minimum exigible pour pouvoir affirmer l’existence d’un symptôme.
Freud n’a pas la possibilité d’exposer un exemple de suicide  » mi-intentionnel  » dont l’analyse puisse démontrer clairement qu’il s’agit d’un symptôme tel qu’il le conçoit. Ce détour par l’exemple de l’homme qui veut divorcer, un acte manqué destructeur vis-à-vis d’un tiers, lui permet d’évoquer subtilement quels sont les éléments exigibles pour démontrer l’existence d’un éventuel suicide symptôme.
S’il a été facile à Freud de nous exposer des actes manqués à valeur de suicide via ses effets, il reste encore à faire la preuve d’un suicide symptôme. Ce chapitre huit est donc une sorte de programme, une feuille de route dans laquelle Freud précise ses instructions et la voie à suivre pour ce faire.
Après tout, il est très réconfortant d’apprendre par Freud, qu’il reste encore du travail à abattre ! Je pense que l’étude de ce chapitre 8 est un prémice des futurs développement de Freud (dans Deuil et mélancoliePour introduire le narcissisme, etc…) : la répétition et la jouissance indiscible présente dans le symptôme. Le tout conduisant Freud à renverser les causes et les effets: l’angoisse est la source du refoulement et non le contraire. C’est une piste à suivre pour une lecture de ses textes.
Fin du commentaire !
1 – S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne (trad. S. Jankélévitch), 1901, édition de 1923, petite bibliothèque Payot, 11, Paris, 1967
Articles précédents : « le suicide inconscient » pour Freud :
Le suicide inconscient
Déterminisme symbolique des actes manqués par méprise
Le dédoublement de l’acte
L’étonnant sang-froid en présence de prétendus accidents
Un cas freudien d’acte destructeur manqué
Le suicide mi-intentionnel est-il un suicide inconscient pour Freud ?

Une formation de compromis
La multiplication des causes
Actes destructeurs visant inconsciemment la vie de tierces personnes
Actes destructeurs symptômes

L'amour est une forme de suicide

Je viens de relire un petit passage du séminaire I de Jacques Lacan. Concis et instructif. Il s’agit d’une discussion entre Lacan et Hyppolite.
En résumé, la dialectique spéculaire (la relation à l’autre), introduit deux choses et d’un même coup : Continuer la lecture de « L'amour est une forme de suicide »

Rien ne protège du suicide

A la fin du témoignage de Agnès Favre sur le suicide de sa fille, Marie Choquet tire les conclusions de ce texte.
Elle parle de la position des parents qui ont perdu leur enfant. Tous plongés dans une souffrance incommensurable. Et M. Choquet se pose la question cruciale. Que peut faire un psy pour l’un de ces parents ?
Dans certaines conditions il est possible que ce psy « fasse intrusion » dans la vie quotidienne de ceux qui « survivent » (un terme mal choisi). Pour aider ces parents à comprendre. En sachant que la science ne peut « entièrement » expliquer l’acte d’un jeune qui a fait une tentative de suicide.
Il y a des facteurs qui nous induisent en erreur à propos du dépistage du risque suicidaire d’autrui.

1- l’origine sociale, les jeunes suicidants ne sont pas forcément pauvres, malades, déscolarisés, habitant dans un quartier « chaud ». Au contraire, le suicide est surtout élevé dans les pays riches comme la Suisse.

2- Certains de ces jeunes suicidants étonnent par leur beauté physique

3- Ils peuvent être créatifs et investis dans des activités de loisirs ou humanitaires

4- Ils peuvent être de bons élèves donnant satisfaction à leur enseignant

5- Il arrive qu’ils bénéficient de toute l’attention de leurs parents, voire qu’ils aient des parents qui les « surinvestissent ».

6- Il arrive enfin qu’ils soient eux-mêmes investis dans une relation amoureuse

Donc, si vous êtes des parents aisés, habitant dans un quartier tranquille, et que votre enfant est beau physiquement, qu’il s’investit dans ses loisirs, qu’il réussit à l’école, ce à quoi vous êtes attentif, et qu’il un(e) petit(e) copain(ine), alors : rien de tout cela ne le protège du suicide.
Ce que M. Choquet résume de la façon suivante : « Il a tout ce qu’il veut, mais justement, c’est cela qui le perturbe ».
Rien de ce que l’on connaît jusqu’à maintenant sur le suicide n’explique entièrement le passage à l’acte d’un proche. « Ainsi, on voit des jeunes, dans la même situation que des jeunes suicidants, mais qui ne passent pas à l’acte. On voit aussi des jeunes dans des situations bien pires, qui eux aussi ne manifestent ni idées suicidaire, ni passage à l’acte ».
Mais, selon M. Choquet, il est quand même possible de faire quelque chose. Aider les parents à s’exprimer et chercher à comprendre. Percevoir mieux et plus vite qu’un adolescent va mal et prendre cela au sérieux.

Un témoignage d'Agnès Favre

Dans le JT de France 2 ce midi, l’interview d’Agnès Favre qui vient d’éditer « L’envol de Sarah ». Avec beaucoup de tact pour évoquer le départ de sa fille. C’est un témoignage, pas un spectacle !

L’envol de Sarah, Agnès Favre, Max Milo, janvier 2007

«J’ai l’impression que je n’y arriverai jamais, et puis mon avenir me fait si peur. Je suis désolée, je n’arrive pas à dire les choses telles que je voudrais le dire, alors j’arrête.» Extrait d’une lettre de Sarah à ses parents. Sarah naît en 1980. C’est une enfant joyeuse, studieuse jusqu’au jour où ses parents déménagent dans une autre région. En quelques mois, elle perd le goût de la vie et va s’enfoncer dans la dépression. Est-elle prisonnière d’un secret inavouable ? Son frère, son père, comme sa mère, tentent de l’aider par tous les moyens et Sarah est suivie par les meilleurs spécialistes. Mais les tentatives de suicide se répètent, ponctuées de longues lettres déchirantes. Plus personne ne pourra contrecarrer le désir d’envol de Sarah. À seize ans, elle finit par sauter du pont d’Aquitaine. Étape par étape et pendant les dix ans qui ont suivi, sa mère a tenté de comprendre. Elle témoigne aujourd’hui : un livre fort et éclairant sur le mal-être des jeunes. Agnès Favre, née en 1957, a trouvé dans l’écriture un refuge à ses doutes. Elle esquisse un portrait élégant et touchant de sa fille. Elle s’adresse aux parents inquiets et interpelle une société où nombre de jeunes femmes semblent en crise identitaire « . Postface de Marie Choquet, directeur de recherche à l’Inserm (Maison de Solenn), source : FNA.
Extrait du livre
« Mon mari et moi travaillons pour un organisme qui propose des séjours de vacances de la belle saison jusqu’à l’automne. L’hiver, nous accueillons des retraités de tous âges. Nous essayons tant bien que mal de favoriser ce qu’on appelle le lien social, pour des personnes qui bien souvent sont des veufs, des personnes seules ou des malades, toutes sortes de gens que la vie a renvoyés à la solitude. Ironie du sort, on ne sait pas toujours empêcher dans son propre foyer ce contre quoi on lutte à l’extérieur. Enfant, j’étais moi-même assez seule. J’ai été élevée dans un monde rural au sein duquel l’oralité avait une place importante. J’ai gardé en mémoire des visages, des êtres en pleine activité de parole, des scènes de la vie courante avec des lieux et des saisons qui se croisent et s’entremêlent. J’étais un peu spectatrice, un peu mal à l’aise, un peu ailleurs. J’en ai entendu des confidences sur mon lieu de travail. Les âmes en peine sont passionnantes quand on prend la peine de les écouter. À chaque fois que j’apprends le décès d’une personne âgée, je me dis que c’est un livre qui se referme. Sarah et Baptiste aiment bien les côtoyer. Je leur fixe quand même des limites, car nous habitons un logement de fonction et je tiens à ce qu’ils distinguent notre lieu de travail et la maison. Tout le monde les apprécie, les personnes que je côtoie me répètent à l’envi combien ils sont mignons et polis. En revanche, ils voient peu leurs propres grands-parents. Nous ne pouvons les retrouver que trois ou quatre fois par an. C’est à chaque fois une joie d’aller les voir, ils nous attendent avec hâte. Ils ont neuf petits-enfants. On peut dire que mes enfants sont gâtés par leur pitre de grand-père qui aime être avec eux et les taquiner ».
Agnès Favre (Source : FNAC )

« Les complexes familiaux » de Jacques Lacan

Dans un texte précoce, « La famille : le complexe, facteur concret de la psychologie familiale. Les complexes familiaux en pathologie » (1938, paru dans Autres écrits), Jacques Lacan aborde la psychogenèse du suicide. Lacan distingue quatre formes de suicide : « les conduites forcées », le « suicide primordial non-violent » et les « réactions-suicide au masochisme primordial » et le suicide comme « comportement d’identification » dans la « névrose d’auto-punition ». La fonction imaginaire est prévalente, les mécanismes d’identification sont essentiels.

Extraits

(Texte en ligne complet : https://frama.link/EZgXaLrR)

« En opposant le complexe à l’instinct, nous ne dénions pas au complexe tout fondement biologique, et en le définissant par certains rapports idéaux, nous le relions pourtant à sa base matérielle. Cette base, c’est la fonction qu’il assure dans le groupe social ; et ce fondement biologique, on le voit dans la dépendance vitale de l’individu par rapport au groupe. Alors que l’instinct a un support organique et n’est rien d’autre que la régulation de celui-ci dans une fonction vitale, le complexe n’a qu’à l’occasion un rapport organique, quand il supplée à une insuffisance vitale par la régulation d’une fonction sociale. Tel est le cas du complexe du sevrage. Ce rapport organique explique que l’imago de la mère tienne aux profondeurs du psychisme et que sa sublimation soit particulièrement difficile, comme il est manifeste dans l’attachement de l’enfant «aux jupes de sa mère» et dans la durée parfois anachronique de ce lien. L’imago pourtant doit être sublimée pour que de nouveaux rapports s’introduisent avec le groupe social, pour que de nouveaux complexes les intègrent au psychisme. Dans la mesure où elle résiste à ces exigences nouvelles, qui sont celles du progrès de la personnalité, l’imago, salutaire à l’origine, devient facteur de mort. L’appétit de la mort. Que la tendance à la mort soit vécue par l’homme comme objet d’un appétit, c’est là une réalité que l’analyse fait apparaître à tous les niveaux du psychisme; cette réalité, il appartenait à l’inventeur de la psychanalyse d’en reconnaître le caractère irréductible, mais l’explication qu’il en a donnée par un instinct de mort, pour éblouissante qu’elle soit, n’en reste pas moins contradictoire dans les termes; tellement il est vrai que le génie même, chez Freud, cède au préjugé du biologiste qui exige que toute tendance se rapporte à un instinct. Or, la tendance à la mort, qui spécifie le psychisme de l’homme, s’explique de façon satisfaisante par la conception que nous développons ici, à savoir que le complexe, unité fonctionnelle de ce psychisme, ne répond pas à des fonctions vitales mais à l’insuffisance congénitale de ces fonctions.Cette tendance psychique à la mort, sous la forme originelle que lui donne le sevrage, se révèle dans des suicides très spéciaux qui se caractérisent comme «non violents», en même temps qu’y apparaît la forme orale du complexe: grève de la faim de l’anorexie mentale, empoisonnement lent de certaines toxicomanies par la bouche, régime de famine des névroses gastriques. L’analyse de ces cas montre que, dans son abandon à la mort, le sujet cherche à retrouver l’imago de la mère. Cette association mentale n’est pas seulement morbide. Elle est générique, comme il se voit dans la pratique de la sépulture, dont certains modes manifestent clairement le sens psychologique de retour au sein de la mère; comme le révèlent encore les connexions établies entre la mère et la mort, tant par les techniques magiques que par les conceptions des théologies antiques; comme on l’observe enfin dans toute expérience psychanalytique assez poussée ».

(…)

« Si l’on veut suivre l’idée que nous avons indiquée plus haut, et désigner avec nous dans le malaise du sevrage humain la source du désir de la mort, on reconnaîtra dans le masochisme primaire le moment dialectique où le sujet assume par ses premiers actes de jeu la reproduction de ce malaise même et, par là, le sublime et le surmonte. C’est bien ainsi que sont apparus les jeux primitifs de l’enfant à l’œil connaisseur de Freud : cette joie de la première enfance de rejeter un objet du champ de son regard, puis, l’objet retrouvé, d’en renouveler inépuisablement l’exclusion, signifie bien que c’est le pathétique du sevrage que le sujet s’inflige à nouveau, tel qu’il l’a subi, mais dont il triomphe maintenant qu’il est actif dans sa reproduction. Le dédoublement ainsi ébauché dans le sujet, c’est l’identification au frère qui lui permet de s’achever: elle fournit l’image qui fixe l’un des pôles du masochisme primaire.

Ainsi la non-violence du suicide primordial engendre la violence du meurtre imaginaire du frère. Mais cette violence n’a pas de rapport avec la lutte pour la vie. L’objet que choisit l’agressivité dans les primitifs jeux de la mort est, en effet, hochet ou déchet, biologiquement indifférent ; le sujet l’abolit gratuitement, en quelque sorte pour le plaisir, il ne fait que consommer ainsi la perte de l’objet maternel. L’image du frère non sevré n’attire une agression spéciale que parce qu’elle répète dans le sujet l’imago de la situation maternelle et avec elle le désir de la mort. Ce phénomène est secondaire à l’identification ».

(…)

« Ce narcissisme se traduit dans la forme de l’objet. Celle-ci peut se produire en progrès sur la crise révélatrice, comme l’objet œdipien se réduit en une structure de narcissisme secondaire – mais ici l’objet reste irréductible à aucune équivalence et le prix de sa possession, sa vertu de préjudice prévaudront sur toute possibilité de compensation ou de compromis: c’est le délire de revendication. Ou bien la forme de l’objet peut rester suspendue à l’acmé de la crise, comme si l’imago de l’idéal œdipien se fixait au moment de sa transfiguration – mais ici l’imago ne se subjective pas par identification au double, et l’idéal du moi se projette itérativement en objets d’exemple, certes, mais dont l’action est tout externe, plutôt reproches vivants dont la censure tend à la surveillance omniprésente: c’est le délire sensitif de relations. Enfin, l’objet peut retrouver en deçà de la crise la structure de narcissisme primaire où sa formation s’est arrêtée. On peut voir dans ce dernier cas le surmoi, qui n’a pas subi le refoulement, non seulement se traduire dans le sujet en intention répressive, mais encore y surgir comme objet appréhendé par le moi, réfléchi sous les traits décomposés de ses incidences formatrices, et, au gré des menaces réelles ou des intrusions imaginaires, représenté par l’adulte castrateur ou le frère pénétrateur : c’est le syndrome de la persécution interprétative, avec son objet à sens homosexuel latent. À un degré de plus, le moi archaïque manifeste sa désagrégation dans le sentiment d’être épié, deviné, dévoilé, sentiment fondamental de la psychose hallucinatoire, et le double où il s’identifiait s’oppose au sujet, soit comme écho de la pensée et des actes dans les formes auditives verbales de l’hallucination, dont les contenus auto-diffamateurs marquent l’affinité évolutive avec la répression morale, soit comme fantôme spéculaire du corps dans certaines formes d’hallucination visuelle, dont les réactions-suicides révèlent la cohérence archaïque avec le masochisme primordial. Enfin, c’est la structure foncièrement anthropomorphique et organo-morphique de l’objet qui vient au jour dans la participation mégalomaniaque, où le sujet, dans la paraphrénie, incorpore à son moi le monde, affirmant qu’il inclut le Tout, que son corps se compose des matières les plus précieuses, que sa vie et ses fonctions soutiennent l’ordre et l’existence de l’Univers ».

(…)

« La névrose d’autopunition.–Une première atypie se définit ainsi en raison du conflit qu’implique le complexe d’Œdipe spécialement dans les rapports du fils au père. La fécondité de ce conflit tient à la sélection psychologique qu’il assure en faisant de l’opposition de chaque génération à la précédente la condition dialectique même de la tradition du type paternaliste. Mais à toute rupture de cette tension, à une génération donnée, soit en raison de quelque débilité individuelle, soit par quelque excès de la domination paternelle, l’individu dont le moi fléchit recevra en outre le faix d’un surmoi excessif. On s’est livré à des considérations divergentes sur la notion d’un surmoi familial; assurément elle répond à une intuition de la réalité. Pour nous, le renforcement pathogène du surmoi dans l’individu se fait en fonction double: et de la rigueur de la domination patriarcale, et de la forme tyrannique des interdictions qui resurgissent avec la structure matriarcale de toute stagnation dans les liens domestiques. Les idéaux religieux et leurs équivalents sociaux jouent ici facilement le rôle de véhicules de cette oppression psychologique, en tant qu’ils sont utilisés à des fins exclusivistes par le corps familial et réduits à signifier les exigences du nom ou de la race.

C’est dans ces conjonctures que se produisent les cas les plus frappants de ces névroses, qu’on appelle d’autopunition pour la prépondérance souvent univoque qu’y prend le mécanisme psychique de ce nom; ces névroses, qu’en raison de l’extension très générale de ce mécanisme, on différencierait mieux comme névroses de destinée, se manifestent par toute la gamme des conduites d’échec, d’inhibition, de déchéance, où les psychanalystes ont su reconnaître une intention inconsciente; l’expérience analytique suggère d’étendre toujours plus loin, et jusqu’à la détermination de maladies organiques, les effets de l’autopunition. Ils éclairent la reproduction de certains accidents vitaux plus ou moins graves au même âge où ils sont apparus chez un parent, certains virages de l’activité et du caractère, passé le cap d’échéances analogues, l’âge de la mort du père par exemple, et toutes sortes de comportements d’identification, y compris sans doute beaucoup de ces cas de suicide, qui posent un problème singulier d’hérédité psychologique ».

Quand l'entourage ne croit pas au suicide….

En ce qui concerne l’entourage d’un suicidaire ou des endeuillés après un suicide, deux choses sont importantes. Cet entourage le sait-il ? Est-il prêt à le croire ? Que ce soit de croire ce que lui dit celui qui veut mourir ou de croire que l’acte du défunt est bel et bien un suicide.
Cette façon de poser le problème permet de distinguer des situations différentes selon que l’on sait ou pas ; que l’on y croit ou pas.
Cela conduit à quatre possibilités :

1- on ne le sait pas et on ne le croit pas

2- on le sait et on ne le croit pas

3- on ne le sait pas et on le croit

4- on le sait et on le croit

Une inconnue incroyable
La première situation possible est de ne pas savoir qu’un proche veut se suicider et de ne pas le croire possible. La tendance à la destruction existe, mais elle n’est pas toujours présente à l’esprit de l’entourage. Comme les tours du 11 septembre 2001. On imagine la catastrophe possible. Et puis l’écran se crève, le rideau se lève sur le désastre. Les tours sont bel et bien détruites. Le passage à l’acte a détonné.
En somme, bien que l’entourage en ait déjà fait l’expérience avec d’autres personne que leur proche ou qu’on lui en ai déjà assez parlé pour être prévenu de la réalité du suicide, c’est comme s’il n’y croyait pas. Ce qui explique que l’entourage passe souvent à côté des préparatifs d’un suicide. Sans le savoir.
Savoir l’incroyable
Même si l’on sait que l’un de ses proches va mal et qu’il est susceptible de se suicider, il faut encore parvenir à le croire possible. L’histoire de Martine en est un exemple. Elle savait que son frère allait mal et que le suicide était au bout, mais elle ne l’a pas cru possible.
Martine évoque sa fille de 12 ans, Julie qui n’accepte pas la présence de son jeune frère de 9 ans, Damien, « c’est tout pour elle et rien pour les autres. Elle n’a jamais accepté la naissance de son petit frère ».
Il se trouve que la relation de Julie avec son frère est le calque de celle de Martine avec son frère. Martine et sa fille sont toutes les deux jalouses de leur frère. Mais les difficultés de Martine avec sa fille lui cachent celles avec son frère. Tout en le sachant, elle ne fait pas état de ce qui arrive à son frère en entretien et ne se préoccupe que de sa fille. Cela lui permet de ne pas s’en sentir responsable.
Plus tard, Luc se suicide chez lui avec des médicaments. En concubinage avec une autre femme, son frère se sépare d’elle peu avant son suicide alors que les rapports avec son ex-épouse s’enveniment et qu’il ne peut pas voir ses enfants. Martine savait que Luc n’allait pas bien, mais elle n’a pas cru qu’il pourrait en mourir.
Ce qui l’a empêché de venir en aide à son frère et même aggravé son isolement. Son refus d’y croire l’a rendu responsable de son suicide.
Croire à ce que l’on ne sait pas
Inversement, l’entourage peut croire le suicide possible sans savoir que cela concerne l’un de ses proches. Dans ce cas, la prise de conscience se fait par le biais d’un tiers comme pour Jeannine.
Jeannine en veut à sa mère, mais elle ne sait pas que sa mère pourrait se suicider. Elle est toutefois prête à croire que quelqu’un d’autre peut se suicider.
Jeannine enseigne aux tout petits en maternelle. Un jour de classe, Jeannine voit arriver Lucie, cinq ans, avec son père en larmes. La mère de Lucie venait de se suicider. Divorcé, le père de Lucie va la reprendre avec lui, Lucie devra changer d’école. « Je lui ai dit qu’elle retrouverait d’autres copines en changeant d’école ». Jeannine s’effondre en sanglots, elle est profondément touchée par la scène de ce père avec une jeune fille ayant perdu sa mère. « Elle venait toujours avec sa grande sœur. Si sa mère l’amenait à l’école. Sa mère était marquée par la vie, elle avait eu trois enfants, comme ma mère. C’était toujours la grande sœur qui parlait pour sa mère comme moi pour mes sœurs. Qui est cette mère pour faire ça à ses enfants ? »
Jeannine est clairement identifiée à la grande sœur de Lucie. Quand elle la voit arriver avec son père alors que sa mère vient de se suicider, Jeannine rencontre chez d’autres, une partie de sa propre histoire.
En effet, Jeannine passe son temps à m’expliquer qu’elle ne supporte pas sa mère dont elle trouve l’action néfaste pour ses frères et sœurs. Jeannine a depuis longtemps décidé de s’interposer. Cela montre ce que Jeannine refusait jusqu’à maintenant : pour pouvoir se tenir près de son père, il fallait mettre sa mère à l’écart. Dans un effet d’après-coup, Jeannine réalise que la mise à l’écart de sa mère pouvait lui être éprouvant au point de signifier sa mort. De fait, ce refus la rendait aveugle à la souffrance de sa mère et faisait de Jeannine la dernière personne à pouvoir comprendre et lutter contre la détresse de sa mère.
Croire à ce que l’on sait
Certaines rares personnes parviennent à croire en ce qu’ils savent de leur proche. C’est le cas de Agnès Favre qui a rédigé un roman qui porte sur le suicide de sa fille, Sarah2. Je pense que cette situation exceptionnelle est le résultat du travail que Favre a pu produire avec l’aide de son psychothérapeute, le Dr Marie Choquet, et sans doute aussi de l’écriture.
Sarah veut mourir après le déménagement de ses parents quand elle a 14 ans. Même si Favre espère le contraire, elle sait que sa fille veut mourir. Etapes par étapes, elle raconte le développement sinistre d’un processus qui conduit finalement Sarah à se jeter du pont d’Aquitaine à l’âge de 16 ans.
Bien sûr, le fait d’avoir su et d’avoir cru sa fille n’a pas empêché le passage à l’acte. Mais, il est possible que cette forme de lucidité ait permis à Favre de ne pas vouloir y passer ensuite. Son témoignage est bouleversant.
Au-delà de l’incroyable
L’entourage a donc une double tâche à réaliser après un décès par suicide. La première étant de connaître les idées de suicide du proche concerné ou de parvenir à reconnaître qu’il s’agit bel et bien d’un suicide, malgré les apparences d’accident de toutes sortes. Il s’agira pour cet entourage de surmonter la surprise initiale, de décrypter les signes parfois minces de la souffrance actuelle ou passée du suicidé. Cet entourage aura aussi à s’affronter à l’énigme d’un acte dont l’entourage s’aperçoit après-coup des déterminants sans pouvoir en avoir forcément la confirmation.
Savoir que l’un de ses proches envisage le suicide ne suffit pas. Les raisons de cette incroyance sont méconnues de l’entourage comme nous l’avons vu pour Jeannine Elles sont parfois articulées à un voeux inconscient comme le montre l’histoire de Martine.
Ces éléments sont importants à souligner auprès de l’entourage quand on les reçoit après le décès de leur proche. Il est nécessaire de lui permettre d’y accéder.

Plus rapide que le suicide

Le roman de Philippe Adam se lit en deux secondes, moins qu’il n’en faut pour passer par la fenêtre. Un clin d’œil et la jeune japonaise s’est suicidée.
C’est l’histoire d’un homme, probablement psychologue, qui reçoit une jeune japonaise à l’ambassade du Japon à Paris. La jeune japonaise s’est suicidée. Il cherche à dire ce qui a cloché dans l’aide qu’il lui a pourtant proposée.
La jeune japonaise est venue à Paris pour une thèse. On ne sait pas grand-chose d’elle, si ce n’est qu’elle semble se plaindre de ne pas avoir d’amis. Les hommes à qui elle enseigne le japonais ont tendance à la poursuivre de leur assiduité. Continuer la lecture de « Plus rapide que le suicide »

Le savoir du psychanalyste

Lacan J., version ALI

Le 4 novembre 1971

Du point de vue de la jouissance, le seul acte qui soit achevé, pas raté, c’est le suicide. C’est pourquoi le suicide mérite objection.

« La dimension dont l’être parlant se distingue de l’animal, c’est assurément qu’il y a en lui cette béance par où il se perdait, par où il lui est permis d’opérer sur le ou les corps, que ce soit le sien ou celui de ses semblables, ou celui des animaux qui l’entourent, pour en faire surgir, à leur ou à son bénéfice, ce qui s’appelle à proprement parler la jouissance ».

(…)

« Il est plus étrange de voir que Freud, à ce niveau, croit devoir recourir à quelque chose qu’il désigne de l’instinct de mort ».

(…)

« Si, à procéder, ainsi pourtant, je pense tout de même qu’il y a une réponse, il n’est pas forcé que pour lui, plus que pour aucun d’entre nous, il ait su tout ce qu’il disait. Mais, au lieu de raconter des bagatelles autour de l’instinct de mort primitif, venu de l’extérieur ou venu de l’intérieur ou se retournant de l’extérieur sur l’intérieur et engendrant sur le tard, enfin se rejetant sur l’agressivité et la bagarre, on aurait peut-être pu lire ceci, dans l’instinct de mort de Freud, qui porte peut-être à dire que le seul acte, somme toute – s’il y en a un – qui serait un acte achevé – entendez bien que je parle, comme l’année dernière je parlais, d’Un discours qui ne serait pas du semblant, dans un cas comme dans l’autre il n’y en a pas, ni de discours, ni d’acte tel – cela donc serait, s’il pouvait être, le suicide.

C’est ce que Freud nous dit. Il nous le dit pas comme ça, en cru, en clair, comme on peut le dire maintenant, maintenant que la doctrine a un tout petit peu frayé sa voie et qu’on sait qu’il n’y a d’acte que raté et que c’est même la seule condition d’un semblant de réussir. C’est bien en quoi le suicide mérite objection. C’est qu’on n’a pas besoin que ça reste une tentative pour que ce soit de toute façon raté, complètement raté du point de vue de la jouissance. Peut-être que les bouddhistes, avec leurs bidons d’essence – car ils sont à la page – on n’en sait rien, car ils ne reviennent pas porter témoignage ».