Les formations de l’inconscient (1957-1958)

Dans ce texte, Lacan évoque quatre formes de suicide. Le suicide dans lequel le sujet devient un « signe éternel », « l’irrésistible pente au suicide des enfants non désirés », la « beauté horrifique » du suicide et sa « beauté contagieuse ». Ces trois formes de suicide sont clairement rapporté à la répétition, « la reproduction symptomatique », et à l’Au-delà du principe de plaisir.

Cet Au-delà du principe de plaisir est l’élément qui rend compte de la montée du plaisir, qui explique le « plaisir effectif ». C’est un refus du sujet, pleinement articulé, au moment où il s’affirme comme signifiant. Le sujet n’accepte pas d’être un élément de la chaîne signifiante. Ce faisant, il « s’abolit » et devient un signe éternel.

Ce processus permet de comprendre la valeur double et ambivalente du signifiant : de désir et de reconnaissance. Cette dimension de reconnaissance qui se trouve dans le fantasme masochique, dégradant, profanatoire et…. suicidaire….

Les formations de l’inconscient

Séance du 12 février 1958, extrait de la version établie par Patrick Valas

« (Si le principe de plaisir, c’est) le retour à la nature inanimée, il doit y avoir donc quelque part un truc pour que, de temps en temps au moins, ce ne soit pas la chute du plaisir qui fasse plaisir, mais au contraire sa montée.

A partir du moment où nous avons admis que le principe du plaisir, c’est de retourner à la mort … le plaisir effectif (…) nécessite donc un autre ordre d’explications (…) à savoir de faire croire aux sujets (…) que c’est bien pour leur plaisir qu’ils sont là. (…) Ceci c’est l’Au-delà du principe du plaisir.

(…)

Ce sur quoi s’est terminé le drame œdipien, c’est quelque chose d’articulé. Je dirai qu’au moment où Œdipe finit par l’articuler comme le terme et la fin de sa tragédie, de nous donner le sens où vient en fin de compte culminer toute l’aventure tragique, c’est quand même quelque chose qui, bien loin de l’abolir, l’éternise, pour la simple raison que si Œdipe ne pouvait pas arriver à le prononcer, il ne serait pas ce héros suprême qu’il est, et c’est justement en tant qu’il l’articule finalement qu’il est ce héros, c’est-à-dire en tant qu’il se pérennise pour tout dire.

Ce dont il s’agit dans ce que Freud nous découvre comme l’Au-delà du principe du plaisir, c’est qu’il y a peut-être en effet ce terme dernier de l’aspiration au repos et à la mort éternelle.

(…)

Ce en quoi nous avons affaire à cela, c’est en tant que cela se fait reconnaître : que cela s’articule dans les dernières résistances auxquelles nous avons affaire chez ces sujets plus ou moins caractérisés par le fait d’avoir été des enfants non désirés : dans cette irrésistible pente au suicide, dans ce caractère tout à fait spécifique de la réaction thérapeutique négative.

Du fait que c’est à mesure même que mieux pour eux s’articule ce qui doit les faire s’approcher de leur histoire de sujet, que de plus en plus ils refusent d’entrer dans le jeu, ils veulent littéralement en sortir.

Ils n’acceptent pas d’être ce qu’ils sont, ils ne veulent pas de cette chaîne signifiante dans laquelle ils n’ont été admis par leur mère qu’à regret.

Mais ceci est quelque chose qui n’est là, pour nous analystes, qu’en tant qu’exactement comme ce qu’il est dans le reste : C’est là comme, non pas seulement désir de reconnaissance, mais reconnaissance d’un désir, quelque chose qui s’articule. Le signifiant en est la dimension essentielle, et plus le sujet s’affirme à l’aide du signifiant comme voulant en sortir, plus il rentre et s’intègre à cette chaîne signifiante et devient lui-même un signe de cette chaîne signifiante. S’il s’abolit, il est plus signe que jamais, pour la simple raison que c’est précisément à partir du moment où le sujet est mort qu’il devient un signe éternel pour les autres, et les suicidés plus que d’autres.

C’est bien pour cela que le suicide a, à la fois cette « beauté horrifique » qui le fait si terriblement condamner par les hommes, et cette beauté contagieuse qui fait que les épidémies de suicide sont quelque chose qui dans l’expérience est tout ce qu’il y a de plus donné et de plus réel.

Une fois de plus donc, dans l’Au-delà du principe du plaisir, ce sur quoi FREUD met l’accent, c’est sur le désir de reconnaissance comme tel, comme faisant le fond de ce qui fait notre relation au sujet. Et après tout, y a-t-il même autre chose que cela dans ce que FREUD appelle l’Au-delà du principe du plaisir, à savoir ce rapport fondamental du sujet à la chaîne signifiante ? ».

(…)

Mais le rapport du sujet au signifiant, en tant qu’il est prié de se constituer dans le signifiant et que, de temps en temps, il s’y refuse, il dit : « Non, je ne serai pas un élément de la chaîne », cela par contre, est quelque chose que nous touchons du doigt, et qui est bel et bien le fond, mais le fond, l’envers, là, ici, est exactement la même chose que l’endroit. Car qu’est-ce qu’il fait à chaque instant où il se refuse en quelque sorte à payer une dette qu’il n’a pas contractée ? Il ne fait rien d’autre que la perpétuer ! À savoir, par ses successifs refus de faire rebondir la chaîne de celle[ la dette ] d’être toujours plus lié à cette chaîne signifiante. C’est bel et bien à travers la nécessité éternelle de répéter le même refus que Freud nous montre le rôle dernier de tout ce qui, de l’inconscient, se manifeste sous la forme de la reproduction symptomatique. Nous voyons donc là, et il ne faut rien de moins que cela pour comprendre ce en quoi, à partir du moment où le signifiant est introduit, sa valeur est fondamentalement double.

Je veux dire comment le sujet peut, en tant que lui-même, se sentir affecté comme désir, parce qu’après tout, là c’est lui, ce n’est pas l’Autre, l’Autre avec le fouet, et il est aboli, mais « lui » au contact du fouet imaginaire et bien entendu signifiant, il se sent, comme désir, rebuté par ce qui comme tel le consacre et le valorise en le profanant. Même, il y a toujours dans le fantasme masochique ce côté dégradant, ce côté profanatoire qui en même temps indique la dimension de la reconnaissance. Et ce mode de relation avec le sujet interdit, relation avec le sujet paternel, c’est bien ce qui fait le fond de la partie méconnue du fantasme du sujet ».

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